_ Euh...

>>>
























_ Que puis-je pour vous ? dit-elle.

_ Excusez-moi, j'espère ne pas vous déranger (un temps) je suis un vieil ami de votre père...

>>>




















_ Je vais devoir partir, dit-il, j’ai déjà beaucoup trop abusé de votre temps.


Elle écrivit l’adresse de son père sur un bout de papier et en lui tendant, elle lui dit :


 _ Vous lui direz bonjour de ma part.

 _ Je n’y manquerai pas.

 Et elle ajouta :
















 _ Vous serez peut-être surpris de sa réaction. (un temps) Je n’ai pas vu mon père depuis des années, (un temps) histoire de famille, souffla-t-elle.

 _ J’en suis navré, dit-il.


>>>




















*





  _ Si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander de quoi est mort votre père ?

 _ Une longue maladie, un cancer je crois, selon les médecins. Ça durait depuis des années et il est mort à petit feu, la souffrance en prime.

>>>

















*





 _ Non, dit-il, vu les circonstances, je préfère lui annoncer en personne le décès de son ami. Vous comprenez... par téléphone... ça n’est jamais...

 _ Évidemment, excusez-moi, je n’avais pas pensé à cela.


>>>

















*






 _ euh... euh...


>>>



















*





 _ euh...



>>>



















*





 _ Mon père, vous voulez lui téléphoner pour le prévenir de votre visite ?



>>>





















*





 _ Nous devons avoir à peu près le même âge ?

 _ 25, et vous ?

Il en paraissait trente-deux, il dit vingt-huit et ajouta que les soucis des derniers jours l’avait quelque peu vieilli. Elle le crut mais il en eut mal, il eut mal parce qu’il commençait à souffrir de lui mentir ainsi.


















*





 _ Je ne me souviens pas, dit-il, mais peut-être qu'on s'est déjà rencontré étant enfants.
 _ Peut-être.
 _ Vous souvenez-vous des seaux et de la pelle dans le bac à sable ?
 _ Non.
 _ Moi non plus.
 _ Et la marelle ? dit-elle.
 _ Non
 _ Alors on jouait pas aux mêmes jeux.


>>>





















*


 _ Et mon père, vous le connaissez ?


 _ Je l’ai vu quelquefois, je ne sais plus à quelle occasion, j’étais tout petit, vous savez. Je me souviens surtout qu’il avait un cou très fin et je me demandais comment sa tête pouvait tenir.


 Elle rit, montra son cou et dit :

 _ J’en ai hérité.

 _ Je vous assure que cela vous va mieux qu’à lui.

Il n’avait pas pu se retenir.

>>>



















*





 _ Alors, vous en savez désormais plus sur moi que mon pauvre père.

>>>
















*





 _ Vous venez pourtant de le faire, lui fit-elle remarquer, vous me l’avez racontée votre histoire.


>>>















*





  _ De nos jours, les villes sont remplies de détraqués.


>>>

















*





 _ Ça n’est pas vous qui m’avez appelée tout à l’heure ?

 _ Non, dit-il tout étonné, je n’ai pas votre numéro.


>>>













*





 _ J’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Antoine, et vous devez être Ophélie ?

 _ Oui (un temps), je m’excuse de vous avoir laissé sur le palier. Si j’avais su...

 _ Non, je vous en prie, c’est ma faute, j’aurais dû téléphoner avant de venir.



>>>




















*





 – ... il a laissé un paquet pour votre père.


>>>
















*





 _ Voilà la situation : je ne voudrais pas vous ennuyer avec les détails mais (un temps) mon père est décédé et...


>>>















*





 _ Et donc, poursuivit-il, je cherche votre père pour lui remettre ce paquet, vous comprenez ?

 _ Pas vraiment, répondit-elle.


>>>


























*





 _ Mon père m’a chargé de remettre un paquet à votre père. Et c’est votre adresse qu’il a laissée... enfin, il y en a une autre (il fit semblant de lire un bout de papier), le 16, rue d’Athènes, mais il n’y avait personne là-bas. (Un temps, elle ne dit rien) Voilà pourquoi je suis venu ici.


>>>




















 _ Enfin... Mon père est un vieil ami du vôtre. Ils se sont connus au service militaire.


>>>

























*



 _ Que puis-je pour vous ? répondit-elle d’un ton sec qui ne laissait pas grand espoir.

 _ Excusez-moi cette visite brutale. Je suis un vieil ami de votre père.


 _ Euh...


































Les enfants ne connaissent jamais tous les vieux amis de leurs parents, avait-il pensé. L'invention était toutefois navrante. Vieux, il ne l'était pas. D'ailleurs elle ne semblait guère plus jeune que lui, cinq ou dix ans d’écart peut-être. En bafouillant, il rectifia :




















Parfait ! pensa-t-il. Plus elle était éloignée de son père, mieux c’était. Il ne savait pas bien ce qui surprendrait le plus le pauvre homme, des nouvelles de sa fille ou de le voir, lui.


Sur cela, ils se quittèrent. Antoine entendit juste un doux Au revoir dans l’embrasure de la porte avant qu’elle ne se refermât. Là, en descendant l’escalier, une suite de questions lui vint à l’esprit. Il aurait aimé comprendre pourquoi il était attiré par elle. Il aurait aimé savoir pourquoi elle ne voyait plus son père. Il aurait aimé savoir pourquoi elle était là, chez elle, au beau milieu de l’après-midi. Et surtout il voulait savoir pourquoi elle était belle.


porte






















 Elle eut l’air profondément affectée par cela, son visage se vida de toute expression et il vit dans ses yeux, l’espace d’un instant, les traits macabres d’un cadavre. Elle sourit de nouveau, plus belle que jamais, et tout redevint calme.

L’appartement lui ressemblait, il y régnait une lumière douce, couleur d’ambre, filtrée par des rideaux d’ocres. Il y avait une harmonie indicible dans la position de chaque meuble, de chaque objet, et d’elle au milieu de cet espace taillé à sa mesure.


























À quoi tenait ce charme, c’était un mystère. Seule ombre à ce tableau, une reproduction des Demoiselles d’Avignon sur un mur. Il était peut-être là l’arcane de ce lieu, une touche inquiétante dans un cadre de sérénité. S’il avait pu, il serait resté là plus longtemps, simplement à respirer la douce vie qu’il sentait dans son cœur.


<<<




















*



Elle se rassit, presque confuse, mais le visage fermé d’Antoine ne dissimulait qu’un soulagement énorme. Son talent d’improvisation n’était plus à démontrer. Elle, elle éprouvait un peu de compassion pour cet homme et lui, exultait de joie à la contemplation de son génie machiavélique. Désormais trop conditionné dans le mensonge, elle lui donnait encore les moyens de développer cette fable qui proliférait de manière anormale et dangereuse.




















Et elle attendait, et le temps passait.


*



Et elle attendait, et le temps passait.








































*



 Elle s’arrêta.


Oui mais non, voilà ce qu’il pensait. Non, parce que cela ruinerait ses efforts et le mettrait en danger. Oui, parce que son rôle lui imposait, d’autant plus qu’il s’était reproché peu de temps auparavant de ne pas l’avoir prévenue de sa visite chez elle. Il était pris à son propre piège.















*



 Et en disant cela, elle se leva pour se diriger vers l’entrée, où se trouvait un petit meuble sur lequel était posé le téléphone.


<<<























*



Il aurait tant aimé lui dire toute la vérité, lui avouer ce que son père avait fait, ou du moins ce qu’il suspectait qu’il avait fait, mais il ne pouvait pas et puis désormais, il avait été trop loin, prisonnier dans le tourbillon d’une fiction qu’il avait crée. D’ailleurs, elle semblait aimer ce personnage, la réalité lui serait sans doute une désillusion. Il devait continuer malgré, quitte à la perdre et à se perdre. Peu importait l’issue de cette aventure, il voulait juste comprendre ce qui s’était passé, une explication à la torture, il voulait juste des réponses à ces questions qui hantaient son esprit. Comme par magie, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle recentra la conversation :






















*



Antoine finit presque par se convaincre qu’ils avaient été tous deux enfants, réunis par l’amitié de deux pères ; être des cousins, ou un frère et une sœur, elle toute rose et lui tout bleu.
























*



Elle l’attirait mieux qu’une sirène. Antoine se laissait bercer par cette mélodie et il goûtait enfin une quiétude qu'il n'avait encore jamais connue. Il aimait ces instants, il les aimait trop car ils l'éloignaient de ses angoisses, ces questions auxquelles il faudra bien répondre.


<<<




























*



Le visage d'Ophélie s'adoucit comme pour le réconforter. Antoine s'arrêta un instant : elle était belle quand elle souriait et elle souriait encore.


<<<



















*



Il la regarda droit dans les yeux, mesurant à peine qu’il venait de s’emmêler les pinceaux dans ses invraisemblances, son regard s'en était troublé soudain ;  elle y avait lu l'épanchement maladroit d'un homme attristé par ces malheurs, de ceux qui en pareille occasion ouvrent leur coeur plus qu'ils ne le voudraient ; elle l’avait cru.


<<<
























*



Leurs deux pères s’étaient rencontrés pendant leur service militaire. Là était née une amitié indéfectible mais discrète. Antoine ignorait les raisons qui avaient scellé cette amitié, son père n’avait jamais voulu lui en parler, un secret bien gardé, peut-être dans le paquet. Quant à Ophélie, elle ignorait tout simplement cet épisode de la vie de son père. Cela n’avait rien d’étonnant et il lui raconta que le service militaire faisait parfois naître des liens très forts entre les hommes.

















Il y avait beaucoup de drames, de secrets et de non-dits dans l’armée. La grande Muette, rajouta-t-il. Lui-même, il se souvenait d’un copain de régiment qui lui avait sûrement sauvé la vie lors d’un exercice de tir un peu confus. Aujourd’hui, il donnerait tout ce qu’il avait si son camarade avait besoin de lui. C’était peut-être une aventure de cette nature qui liait leurs pères, de celles qui ne s’effacent pas et qu’on ne dit pas.






























*



Elle acquiesça et sourit aussi avant de lui proposer un verre, ce qu’il accepta volontiers. En passant dans la cuisine, elle lui laissait tout le temps et le loisir d’imaginer l’histoire qui allait la tromper. Antoine en profita pour observer le décor du salon, les meubles, les cadres au mur, deux ou trois magazines sur une table, les bibelots et une photo de famille sur laquelle il vit le père et sa fille. La photo devait avoir quelques années déjà et la mère n’y était pas : une maladresse de moins qu’il commettrait.

















Des incohérences, des erreurs, il en ferait sûrement mais il devait aussi prévoir cela. Plus il en apprenait sur elle, plus il en apprendrait sur lui, sur son rôle à jouer. Quand elle revint, il se trouvait exactement dans la position où elle l’avait quitté. Il se leva par politesse comme s’il avait pu l’aider à poser les tasses ou la cafetière.


>>>


































*



Elle lui raconta brièvement l’étrange histoire survenue plus tôt et donc sa naturelle appréhension face à un inconnu qui frappait à sa porte.


 Il sourit et répondit :
























*



Ces échanges de civilités achevèrent de briser la glace. Seul le coup de téléphone retenait encore Ophélie. Elle lui raconta brièvement l’étrange histoire survenue plus tôt et sa naturelle appréhension quand il avait frappé à la porte.


 Il sourit et répondit :

































*



La compassion était un sentiment trop efficace pour ne pas en jouer. En relevant ses yeux comme endeuillés de tristesse, il crut voir sur le visage d’Ophélie qu’il l’avait touchée, et c’était presque réciproque ; il en était un peu ému lui aussi. Auto-persuasion, talent d’acteur ou la soudaine douceur de son sourire désolée. Elle le laissa entrer. Maintenant il la tenait. Il pouvait tout reprendre à zéro, plus sereinement. Face à elle, assis confortablement dans un fauteuil, il commença son blabla :































*



Il avait laissé traîner sa voix sur ces mots, elle s’excusa, il la remercia. Puis il baissa les yeux et fit une pause comme s’il devait retenir une larme ou un sanglot, et il ajouta :





























*



Il ne valait pas mieux qu'un VRP essayant de vendre une encyclopédie à une aveugle.

























*



Muette. Elle restait muette, intriguée mais réticente, et belle aussi. Alors il comprit qu'elle faisait un lien avec le coup de téléphone. L'assumer ou le passer sous silence ; il ne savait qu'en faire.






















*



L’histoire qu’il racontait n’avait rien pour la rassurer. Elle écoutait mais sceptique tandis qu'il se démenait pour fabriquer une trame solide.