Il n’y avait plus qu’à s’asseoir et attendre en contemplant le paysage. En fait de paysage, un trottoir, une étendue de goudron, un autre trottoir et quelques façades grises. Rien d’enthousiasmant, il ne restait qu’à regarder les passants passer ; étrange activité. Comme les autres le faisaient aussi, l'homme sentit que cela était on ne peut plus normal, même si cela ne l’était pas vraiment. Les autres étaient une vieille dame, une adolescente montée sur talons et un type sombre au regard cinglant, il épiait les gens et se tournait sans cesse comme le font les criminels en fuite, les sadiques et les fous.

Les bus obéissent à une logique déconcertante, ils ne sont jamais là au bon moment, celui où on arrive. C’est une logique de l’attente, du temps perdu. Rare est la coïncidence exacte d’un bus et de son passager se rencontrant dans un mouvement continu et sans faille. Souvent on attend, parfois on court, et ça perturbe toujours les emplois du temps bien ficelés. Jamais l’homme ne dominera cette machine.

_ Il est encore en retard, dit la vieille.

L’homme ne répondit pas, il tourna seulement la tête et desserra ses lèvres pour un léger sourire de complaisance, ni plus ni moins car il savait que sous cette remarque se cachait, en bonne et due forme, les prémices d'une discussion. Il n’en avait pas envie. La vieille grommelait dans sa bouche, le regard vide. On eût dit le gargouillement d’un oesophage, comme si elle ne pouvait retenir son besoin de parler.

_ C’est comme ça tous les jours, dit-elle.

L’extraordinaire platitude de ses paroles ne pouvait révéler qu’une envie accrue d’engager la conversation. L’homme ne le souhaitait toujours pas, il resta impassible, sans un mot. Mais tandis que le silence durait, il sentit dans l’œil torve de la vieille le mauvais coup qu’elle lui préparait, car l’indifférence dont il faisait preuve pouvait passer pour de l’ignorance ; alors elle pourrait bien continuer son chapitre sur les retards de bus. Il comprenait déjà que le piège se refermait sur lui.

_ Vous êtes pas du quartier, vous ? dit-elle en souriant.

Piégé. La question, fatidique point d’interrogation : obligé de répondre.

_ Non, dit-il.

Cela n'y suffit pas, elle continua de lui parler, parce qu’elle se doutait bien qu’il n’était pas du quartier, sinon elle l’aurait déjà vu. Elle connaissait tout le monde etc. L’homme, pour abréger la torture, se décida à jouer le jeu :

_ Moi, je suis juste de passage ici. Je suis du quartier de la gare. Évidemment, je suis pas né ici...
_ Je l’aurais parié.
_ Originaire du Limousin, près de Limoges, vous connaissez ? Non ? C’est une très belle région, et ça n’a rien à voir avec ici. Ah... là-bas, c’est la campagne. La forêt, la verdure, tout ça quoi !
_ Hum...
_ Quand j’étais enfant, j’adorais m’y promener, faire du vélo, ramasser des châtaignes... Un jour, c’était un matin, j’ai vu un lapin. Et c’était étrange parce qu’il était tout blanc. Quand il m’a vu arriver, il s’est enfui dans les fourrés, alors je l’ai suivi...

Mais la vieille dame, elle, ne le suivait plus. Elle n’avait que faire des histoires de campagne. À vrai dire, tout ce qui ne concernait pas son quartier ne l’intéressait pas, écouter les gens non plus, elle ne voulait que parler. L’homme continua encore pendant cinq bonnes minutes ; c’est le temps que prit le bus pour arriver.

À l’écart du grand boulevard, derrière les halles, s’entortillait un enchevêtrement de rues lugubres, petites, inhospitalières. C’eût pu être un petit centre-ville à lui tout seul, vieux de plusieurs siècles, mais il n’y avait ni église, ni place, juste des rues qui s’entrecoupaient sans fin. Là, dans ce dédale, vivait Ophélie Stévic. L’homme marcha longtemps, sans pouvoir se repérer. Il tourna à gauche, puis à droite, à droite encore, à droite une dernière fois pour finalement se retrouver là d’où il venait. Alors il repartit. Et il dut se perdre pour enfin trouver la rue de la Devinière. Même avec la position du soleil, il ne comprenait pas comment le quartier était orienté. Quant à savoir si les halles étaient à droite ou à gauche, il l’ignorait tout bonnement.

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il y avait une inscription peinte à la bombe et à peu près incompréhensible ; hiéroglyphes d'une langue obscure, mi-écriture, mi-dessin, ou plutôt une expression à la contingence des deux, calligraphie, peinture pariétale ou encore le forfait d’un type en manque d'identité, marquant son territoire comme les chiens le font aussi.

Le bus était un petit espace public transparent, parfait monde de façades. Les regards ne s’y croisaient pas, les visages étaient des masques sans vie. Chacun cloîtré dans sa solitude défensive, il se produirait un meurtre que pas un ne bougerait le petit doigt, continuant à scruter le flou de leur regard vague et se confortant dans l’indifférence générale. Il n’y avait plus d’humanité dans ces êtres humains, ils étaient morts. Et celui qui par malheur cherchait un regard à partager attisait aussitôt la défiance et devenait suspect. C’est ce que l’homme ressentit de prime abord. Lui aussi alors se referma sur lui-même. Mais dans sa tête, il s’amusait à imaginer ce à quoi les autres pouvaient penser, chacun dans leur coin, essayant de les réunir enfin ; vaine illusion. Le bus soudain se secoua et repartit. La rue défilait vite et fut rapidement dépassée, l’homme eut juste le temps de voir le bureau de poste. Puis on s’engagea sur une avenue. L’homme regardait le trottoir où filaient des silhouettes accélérées. Les immeubles, les façades passaient devant des yeux incapables de les retenir. Là, un cinéma aperçu ; aussitôt disparu. Tout s’arrêta soudain : feu rouge. L’intérieur du bus était toujours figé tandis qu’à l’extérieur une file de gens pressés s’engouffrait sur le passage clouté. Feu vert : on repartit dans le flot de la circulation comme une vague qui traversait la ville. L’homme crut reconnaître, dans la vitrine d’un magasin, un visage familier ; il disparut. On s’arrête, des gens sortent et on repart encore. Vite, tout file et défile. Soudain la rangée des immeubles s’interrompit pour laisser apparaître un parc et des arbres. L’horizon s’éloigna d’autant, accompagné par une fausse sensation de ralentissement. Les immeubles revinrent d’un seul coup, violents, ils formèrent une barre de nouveau agressive.

Les halles ne servaient que deux jours par semaine, le reste du temps, elles étaient livrées à l’ennui. Aujourd’hui, elles étaient désertes et devant, une place démesurément grande s’étalait. Elle donnait aux gens qui la traversaient l'aspect de touaregs au milieu du désert, sous une chape de plomb. Les halles avaient été construites dans un autre siècle, un siècle où leur activité était indispensable. L’architecture de métal et de verre, laide à tous égards, prenait avec l’âge une patine artistique. C’est ce que l’on appelait un monument historique. Un macaron en témoignait, apposé sur une plaque et qui racontait l’intérêt d’un tel édifice.